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24/04/2008

Dans les coulisses de l’école des champions chinois

Quand on lui demande quel est son but dans la vie, Hu Jiamuwa, 9 ans, coupe au bol et polo rose, raquette de ping-pong dans la main, répond tout de go : « Championne du monde. Juste comme Zhang Yining ! » [médaille d’or à Athènes, ndlr] Puis rapidement, elle retourne enchaîner les balles dans l’une des salles d’entraînement du centre sportif de Shichahai, à Pékin. C’est notamment ici que s’entraînent des jeunes et des enfants admis dès l’âge de six ans à être les stars sportives chinoises de demain.

 

7f55e45e3e0f4b94d7c63323f678ea8e.jpg Deux couloirs plus loin, dans la salle de gymnastique, ce sont des gamines de sept-huit ans qui s’étirent sous l’œil d’une fillette âgée de deux ans de plus qu’elles, qui corrige inlassablement leurs mouvements et surveille le chronomètre. 3766bb3e18f727ced041fa1388865ce4.jpgPuis elles passent aux barres parallèles avec leur entraîneur. A Shichahai, on a déjà formé 3000 athlètes devenus professionnels, dans neuf disciplines, y compris le volley-ball, le badminton ou le taekwondo. L’école est fière de ses 32 champions internationaux et ses six champions olympiques… et attend avec impatience les sélections pour les équipes des Jeux de cet été, afin de voir qui des anciens de l’école a été choisi. 

 

L’école de Shichahai est flambant neuve, et c’est la seule que les journalistes étrangers ont le droit de visiter avec l’école de plongeon - cela n’aide pas l’observateur à avoir une vue neutre du système sportif chinois. Le centre est malgré tout au centre des critiques des médias occidentaux, qui lui reprochent un rythme d’enfer et un début des entraînements à un très jeune âge, rappelant les méthodes de l’Union soviétique.

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Mais ces critiques sont balayées par la directrice Shi Fenghua, qui préfère mettre en avant le système de sport-études, les auxiliaires de vie qui accompagnent les enfants et la présence de psychologues qui sont là à la moindre alerte. Et lors de la visite hebdomadaire, rien ne paraît à première vue très choquant ; dans la salle de taekwondo, l’entraînement semble étonnamment décontracté pour la Chine, avec une chanson en anglais où on entend un « fuck ! » tonitruant, qui tranche avec la ligne des officiels du sport du parti.

Nicolas Brocard, un jeune Français en stage de tennis de table pour trois mois là-bas, confirme. « Les petites du ping-pong sont très épanouies, et je n’ai pour l’instant pas vu de maltraitance, comme c’est parfois suggéré dans les médias. Elles savent déconner pendant les pauses. » Avant de préciser : « Ca n’empêche rien à la rigueur de l’entraînement : avant de commencer, elles sont rassemblées par tailles, les coaches relèvent leurs erreurs une par une. Puis aux tables, on entend les mouches voler. En France, on est plus créatif, mais moins rigoureux. »

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Il n’empêche que le programme est très chargé. « On se rassemble à 6 heures dans la cour, et on court jusqu’à 7 heures et demies. Ensuite on a le petit-déjeuner. Puis on s’occupe des tâches domestiques, on se repose et on s’entraîne. A 11 heures, on déjeune, puis on s’entraîne. Tous les jours on mange, s’entraîne, dort, mange, s’entraîne, dort… », raconte Jiang Jun, 23 ans, intégré à l’équipe professionnelle de tækwondo de l’école. Des Canadiens sont venus en stage il y a quelques semaines. « Ils nous ont dit que s’entraîner avec nous, c’était l’enfer. » Dans la salle de taewkondo, le but national est exposé en toutes lettres sur une grande bannière rouge : « Visons les Jeux Olympiques, montrons une attitude élégante, réalisons notre objectif, faisons renaître les splendeurs. »

Les méthodes chinoises, essentiellement basées sur l’assimilation répétée et intensive des gestes, sont largement décriées par Gaëtan Le Brigant, qui a conseillé les équipes olympiques de basket jusqu’en février dernier. « L’une des caractéristiques du sport chinois c’est le volume d’entraînement, des répétitions, qui font qu’il n’y a plus rien d’explosif », explique-t-il. Et qui use aussi selon lui les athlètes, ou provoque des blessures plus fréquentes et qui mettent plus de temps à guérir que dans les autres équipes.

Justement Jiang Jun est interdit de combat pour quatre mois à cause d’une blessure au pied qui refuse de guérir. « Je me suis fait mal à un entraînement, mais je n’y ai pas attaché d’importance, je pensais que je pouvais continuer à m’entraîner, avoue-t-il cantonné au punching-ball. Maintenant, je regrette. » Les enfants sont aussi d’autant plus sérieux qu’ils reçoivent une terrible pression des parents, qu’ils aient été repérés par des entraîneurs de Pékin en visite dans les provinces, ou envoyés directement par leurs familles. La scolarité est chère, 3.500 euros par an, et seule une partie des élèves est prise en charge par l’Etat - plus de 50% d’entre eux, selon l’école, mais cette proportion serait bien inférieure selon nos informations.

L’Américaine Susan Brownell, qui a étudié le sportif chinois depuis quinze ans, et vient de publier le livre Beijing’s Games : What the Olympics mean to China, préfère mettre en perspective les méthodes chinoises. « Croyez-moi, aux Etats-Unis, j’ai vu des parents pousser leurs enfants, et des petites s’entraîner à toutes heures en patin à glace », a-t-elle confié il y a dix jours au Wall Street Journal. « Ici, soit tu as envie et on te donne les moyens, soit tu dégages, analyse en conclusion Nicolas Brocard, classé 40 en France. En France, c’est toujours moitié-moitié. »

La Chine a terminé deuxième au tableau des médailles d’or à Athènes en 2004, et a un temps mis en avant l’objectif de dépasser les Etats-Unis et d’être les premiers à Pékin, avant le nier publiquement. A Shichahai, cela n’empêche pas les enfants de tous avoir un rêve identique à celui de la pongiste Hu Jiamuwa. « Mais tout au plus, ce sera 10% d’entre eux qui pourront un jour décrocher une médaille d’or », affirme Zhao Gengpo, coach de gymnastique depuis 10 ans à Shichahai. En attendant, Hu Jiamuwa, à sa table de ping-pong ralentit le rythme : la Mexicaine qui joue en face d’elle et qui a cinq ans de plus, n’arrive pas à suivre.

A Pékin, Caroline Dijkhuis

Voir aussi le diaporama de l’école de plongeon.

22/04/2008

Le dilemme français

Comment va la jouer la France cette semaine en Chine, après la montée des tensions des deux dernières semaines et alors que le Conseil de Paris a fait hier le Dalaï Lama et Hu Jia citoyens d’honneur ?

Ce mardi matin, il n’y a pas encore de réactions dans les médias chinois sur la décision parisienne qui risque pourtant d’attiser les choses : la décision est tombée dans la nuit ici, et les médias attendent peut être la ligne du ministère des Affaires étrangères qui sera délivrée lors de la conférence de presse bi-hebdomadaire ce mardi après-midi.

En attendant, Nicolas Sarkozy a chargé trois envoyés de messages spéciaux pour les hautes autorités de l’Etat chinois… va-t-il se coucher, avec des pressions des milieux économiques pressés de remettre les relations franco-chinoises sur les rails, ou au contraire, mettre en œuvre une politique de petits pas : s’indigner des bousculades lors du passage de la flamme à Paris mais tout en tenant à l’ouverture du dialogue avec le Dalaï Lama ?

Hier, Christian Poncelet a commencé la semaine diplomatique avec une large courbette… la première mission de charme du président du Sénat auprès de l’athlète Jin Jing a d’ailleurs été appréciée ce mardi matin par les quotidiens chinois, jusqu’ici très critiques, qui y voient la possibilité d’un réchauffement des relations entre la Chine et la France – ils ne s’étendent pas sur l’invitation personnelle du président de la république, mais l’évènement est assez d’importance pour la Chine pour que les médias d’état en fassent souvent leur Une. Mais ça n’a pas non plus empêché quelques nouvelles manifestations anti-Carrefour d’éclater hier en province.

Pour sauver les relations franco-chinoises, Paris serait-il alors prêt cette semaine à aller plus loin ? D’un côté certaines voix à l’Elysée affirment  que le dialogue avec le Dalaï Lama restera une condition sine qua non à la venue de Nicolas Sarkozy aux Jeux.

Pourtant en même temps, d’autres voix, comme celle de l’Ambassadeur de France à Pékin, comme le soulignait Luojie dans un commentaire précédent, garantissent à la Chine "aucune pression avant les Jeux"… et ce serait aussi la position du conseiller diplomatique Jean-David Levitte, attendu ici vendredi. Donc il y a fort à parier que la position officielle française se dessinera dans ce sens. Sauf si le président français se sent coincé par l’opinion publique… et que la Chine deviendrait presqu’une question intérieure !

Pourquoi la France se retrouve-t-elle dans ce dilemme ? Certes le passage de la flamme a cristallisé les choses, mais si on regarde l’Allemagne par exemple, sa position est plus claire et pourtant peu critiquée. Comme le soulignait hier dans l’International Herald Tribune, Angela Merkel a choisi de séparer business et politique : elle a évoqué bien en amont le dossier des droits de l’homme, a reçu le Dalai Lama il y a six mois, n’a pas pris part au relais de la flamme et a déjà dit qu’elle ne viendrait pas aux Jeux Olympiques… Le tout alors que l’Allemagne fait trois fois plus de commerce avec la Chine que la France. Et son ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a fait de même pour éviter de se faire coincer par l’opinion publique allemande. « Pour dévier les critiques l’accusant de pousser les intérêts commerciaux plutôt que de défendre les droits de l’homme, il met en avant le programme de coopération éducatif, par lequel de jeunes Chinois viennent étudier le droit en Allemagne », note la journaliste.

Ce qui est certain en tous cas pour jeudi, c’est que ce soit Jean-Pierre Raffarin ou Christian Poncelet, ils vont devoir avant tout décrédibiliser les nouveaux « citoyens d’honneurs » du Conseil de Paris, face au président et au premier ministre chinois, avant de pouvoir faire entendre tout autre chose.

18/04/2008

Bride lâchée une semaine, mais pas plus

La France et Carrefour sont sauvés. Bon, allez, j’ai été un peu mauvaise langue de dire que les Chinois s’en fichaient du boycott visant l’hexagone… s’ils ne l’observent pas (ou pas encore, puisqu’il est programmé pour mai), c’est vrai qu’ils en parlent. Mais que Bernard Arnault et les autres actionnaires de l’hypermarché se rassurent : Jin Jing, « l’ange au fauteuil roulant » comme l’appellent ici les Chinois qui la vénèrent, s’est prononcée hier soir contre un boycott. La jeune escrimeuse de 27 ans amputée d’une jambe qui a défendu la torche lors des manifestations à Paris - pour ceux qui ne l’auraient pas reconnue – a dit tout haut que « cela ferait trop de tort aux Chinois » lors d’un entretien groupé à des médias shanghaiens.


Son intervention s’inscrit tout à fait dans la ligne officielle affichée hier soir par le parti, via un « commentaire » diffusé par l’agence officielle Chine Nouvelle qui appelle les Chinois au calme et à refréner leurs ardeurs patriotiques. Et il fallait s’en douter, c’est un schéma habituel à Pékin maintenant, comme le rappelait ce matin l’AFP.

« Lors du mouvement anti-japonais de 2005, le gouvernement avait laissé dans un premier temps se propager des manifestations, normalement interdites en Chine. Il avait permis à des sites internet de s'en prendre violemment aux intérêts japonais avant d'y mettre un terme par peur, notamment, que des actions ne soient dirigées contre lui. »

Tant pis pour le Legal Evening News, ce quotidien qui a imprimé cette semaine des autocollants « Beijing Jia You ! » (« Allez Pékin ») et les distribue gratuitement dans la capitale…

17/04/2008

Boycott: et si les Chinois parlaient en fait d'autre chose?

Ce qu'on ne vous dit pas, ou qu'on n'a pas le temps de vous dire, car on s'est tous focalisés sur le spam (internet+sms) du boycott de Carrefour et des produits français ici en Chine, c'est que les Chinois sont en fait bien plus concernés depuis trois jours et encore ce jeudi matin par CNN et son commentateur politique Jack Cafferty.

Mais comme ça n'est pas anti-français, mais anti-américain, vous en entendez forcément moins parler (à part sur lepoint.fr). Pourtant, l'histoire mérite d'être contée, au moins sur ce blog.

Jack Cafferty, dans son émission politique "The Situation Room" du 9 avril, n'y a pas été de main morte: "Nous continuons à importer leurs saloperies couvertes de peinture au plomb, leur nourriture pour animaux empoisonnée, et nous exportons nos emplois là où on peut payer des travailleurs un dollar par mois", a-t-il estimé. Plus loin, il évoque les dirigeants chinois, et a lancé : "Au fond, je pense que c'est la même bande de voyous et de malfrats qui sont là depuis 50 ans".

 

Mardi, le gouvernement chinois a demandé publiquement des excuses - au cours de la même conférence de presse, elle n'avait pas condamné le boycott qui commençait à circuler contre Carrefour. CNN s'est excusé, mais voilà, ça "manque de sincérité" selon les éditorialistes ce jeudi.

Le phénomène des love china sur MSN a pris en partie aussi suite à cela mercredi. Bref, les internautes chinois ne sont pas énervés que par les manifestations de la semaine dernière, mais, par les commentaires (qui ne font pas toujours avancer le débat, avouons-le). Comme le soulignait Olivier dans un post précédent, les jeunes Chinois éduqués ont accès aux médias étrangers car ils parlent un peu anglais... Alors pourquoi réagissent-ils en apparence de manière nationaliste? C'est qu'ils ne voient que l'agitation ou les critiques du côté occidental. Ils ne comprenaient pas pourquoi les Français ont manifesté, à part pour le Tibet. Jean-Louis Rocca l'expliquait très bien mercredi d'ailleurs. Dommage que le débat se transforme en clivage entre deux sociétés sans language commun. Parce que ça ne sert bien qu'à figer les choses pour l'instant. 

14/04/2008

De la dédiabolisation des Chinois

Finalement, le débat autour du respect des droits de l’homme par la Chine revient sur une scène de discussion de responsables politiques, après avoir été principalement brandi la semaine dernière par les citoyens occidentaux, notamment lors des passages de la flamme olympique dans leurs pays. Et c’est très bien. La Chine s’est indignée de « l’intrusion grossière » des députés européens et vient de protester contre la résolution sur le Tibet déposée par quelques sénateurs américains. Aujourd’hui, le président pakistanais Musharraf, en visite à Pékin, a pointé du doigt la « vision occidentale » des droits de l’homme – un point de plus pour lui, au passage, alors qu’il est en train de négocier un oléoduc entre le Pakistan et la Chine !

 

Ce recentrage « politique » de débat est une bonne nouvelle pour moi, inquiète des bruits reçus de France, où on me dit que certains ont tendance à confondre régime autoritaire de Pékin et peuple chinois. Or le débat avait l’air de se transformer en un affrontement entre peuples -nos dirigeants se sentant trop coincés par des engagements économiques pour réagir jusqu’à cette fin de semaine dernière-, et un amalgame aurait cristallisé les choses. Pour autant, ce n’est pas parce que le débat se recentre qu’il est inutile de vouloir expliquer que si tous les Chinois sont fiers, ils ne sont pas pour autant tous nationalistes. Que s’ils tiennent à leurs souverainetés au Tibet ou à Taiwan, ancrées dans leurs esprits à coups de matraquage propagandistes, ils ne sont pas pour autant opposés aux droits de l’homme… encore faudrait-ils qu’ils aient intérêt à réclamer cette notion « occidentale » des droits de l’homme. 

 

Bien sûr, dans les médias occidentaux, nous avons tous évoqué des réactions nationalistes cette semaine, car il fallait surveiller comment réagissait cette jeune génération, non seulement particulièrement fidèle au drapeau, mais en plus cible de la propagande sur les médias occidentaux biaisés. Etant souvent ceux qui pouvaient accéder par internet à des images ou des photos mis en ligne à l’ouest, Pékin se devait de décrédibiliser ces sources à leurs yeux. Mais cette génération est loin de refléter l’ensemble des Chinois, contrairement à ce que l’ambassadeur de Chine au Royaume-Uni affirmait hier dans le Sunday Telegraph. Quant aux Chinois d’outre-mer « sponsorisés », acheminés et habillés par leurs consulats sur le passage de la flamme, il ne faut pas oublier qu’il est souvent encore plus facile d’attiser le côté nationaliste des expatriés que des locaux.

 

« Les responsables de ces troubles en France, c’est le Dalaï-Lama et sa clique », me lâchait vendredi un chauffeur de taxi pékinois, qui n’en voulait pas du tout ni aux Français, ni aux autres Occidentaux, malgré ce que veux faire croire le gouvernement. Car si quelques Chinois parlant une langue étrangère ont pu accéder aux reportages des médias étrangers, la grande majorité n’a reçu que la vision des choses officielle, à laquelle il était impossible d’échapper. Et la ligne du parti était de montrer au « laobaixing », Chinois moyen, que les sabotages provenaient d’un ennemi unique : le « Dalaï ».

 

« Les droits de l’homme en Chine ? Vous savez, ce n’est pas si mal, continuait ce chauffeur de taxi. Les vieux touchent des retraites, les paysans ont eu leurs dettes annulées, et les étudiants ont un minimum de frais à payer. » Cette vision « toute chinoise » des droits de l’homme, très liée aux progrès économiques, explique bien que ce peuple entier ne va pas se lever d’un seul coup pour des droits politiques qu’il n’a quasiment jamais connu… et alors que la situation s’améliore globalement pour eux, encore plus depuis que Hu Jintao est aux commandes. Ils ne pensent qu’à rattraper leurs 50 ans de retard. Se reconstruire en une génération comme ils l’ont fait, de là où Mao les avait laissés, c’est déjà un exploit. A la fin des années 80, ils auraient bien été plus loin dans l’ouverture politique… contredisant les détracteurs de l’idée que les droits de l’homme ne pourraient s’adapter à la culture chinoise. Mais le couperet de 1989 a été net. Le spectre des manifestations avortées, s’il est encore tabou, a fait se renfermer une génération qui comptait de nombreux esprits ouverts… et convaincu les autres qu’il fallait s’enrichir tout en restant discrets.  

C. Dijkhuis 

16:51 Publié dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (5)

La clope bannie des Jeux: marche arrière toute!

Eh bien c'est fait: deux semaines après avoir annoncé que Pékin et la plupart des lieux publics seraient non-fumeurs à partir de mai prochain, les autorités chinoises reviennent sur leur décision, et demandent simplement aux restaurants de créer des zones fumeurs et des zones non-fumeur. Ce qui restera tout de même un petit progrès ici, soit dit en passant.  Il était certes impensable de penser pouvoir réellement stopper 35 millions de fumeurs pékinois, comme je le notais dans la première chronique "Comment les JO changent (ou pas) les Chinois". Est-ce que les autorités se seraient rendu compte que les annonces à la soviétiques et le bluff qui les accompagne ne fonctionnait plus? Qu'il fallait changer de méthode de communication et oser jouer la transparence?

08/04/2008

"La passion française salue la flamme à Paris"

« La passion française salue la flamme à Paris », titre le China Daily. Il ne fait pas si bien dire… sauf que l’angle choisi par le quotidien officiel en langue anglaise n’est bien évidemment pas celui préféré par vos journaux français ce matin. En première page du site de l’agence officielle Xinhua, une photo de quelques Chinois à Paris tout sourire et drapeaux rouges à étoiles jaunes à bout de bras. Minimiser les incidents de Paris, c’est la ligne apparemment donnée dès hier soir par les porte-parole du comité d’organisation des Jeux chinois, le Bocog, et suivie dans les médias ce matin. « Nous condamnons fermement ces quelques séparatistes. Leurs actions seront condamnées à travers le monde et sont vouées à l'échec », avait dit hier Wang Hui, la directrice médias du comité. Cette version est reprise en cœur et de façon uniforme ce matin, depuis le Quotidien du Peuple aux pourtant assez ouverts Beijing Youth Daily ou Nanfeng Daily. Tout juste les auditeurs et les lecteurs chinois ont-ils su que le parcours de la flamme a été perturbé par « quelques séparatistes tibétains et leurs soutiens », mais rien en revanche sur les multiples péripéties. « Ces évènements ont suscité l’indignation du public », explique la voix officielle, oubliant de mentionner le nombre de manifestants Parisiens, ou même la participation des politiques français. « Le parcours de la flamme est à l’heure sur son horaire », se cantonnent de mentionner les quotidiens. Quelques quotidiens ont choisi de mettre en avant des commentaires plus nationalistes. Le China Daily, par exemple cite la porteuse de torche chinoise en fauteuil roulant : « Je les méprise », affirme-t-elle en parlant des manifestants. La chaîne de télévision CCTV1 a mis en avant les propos officiels démentant que la torche a été éteinte. "Les reportages des médias étrangers affirment que la torche a été contrainte d'être éteinte, c'est faux", a affirmé à l'écran le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Jiang Yu. « Les Français pensent qu’ils sont à l’origine de la liberté, explique dans les colonnes du Global Times un universitaire de la prestigieuse Qinghua. On ne peut pas vraiment savoir ce que veulent les Français, mais en tous cas, leur gouvernement perdra la face : nous avons tellement de supporters à travers le monde. »

A Pékin, Caroline Dijkhuis

 

03/04/2008

Fin de course pour les fumeurs?

Passionnée par la Chine et ses bouleversements, impossible de ne pas voir comment les JO et leur annonce il y a sept ans ont changé (encore plus vite) les Chinois et leur pays. Ancienne de 20 Minutes Lille, je suis arrivée a Shanghai il y a bientot trois ans, et déja, j'avais ete etonnée de voir comment la societé avait evolué depuis ma première expatriation à Pekin en 1999. Et lorsque Paris m'a proposé d'ouvrir ce weblog, l'idée de cette chronique "Comment les JO changent (ou pas) les Chinois" s'est imposée d'elle-même. Parfois, ce sera très anecdotique, parfois au contraire, je vous raconterai de grandes évolutions de fond de la société dues aux Jeux. C'est en tous cas la meilleure facon je trouve de vous expliquer la Chine d'aujourd'hui. Et j'espère qu'elle vous plaira !
Caroline Dijkhuis 

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Lors d'un bref séjour a Paris en janvier, j'ai assisté au passage aux restos non-fumeurs... et regardais avec étonnement  tous les accros à la nicotine se geler sous les hautvents des terrasses. Un peu avec envie aussi, pour la non-fumeuse notoire que je suis... en me disant : "Ah ce n'est pas demain qu'on verra cela en Chine!" Eh bien je me trompais. Fin janvier, Pékin a annoncé qu'un projet de loi était dans les tuyaux, et ça a été enterriné la semaine dernière : à partir du 1er mai, la cigarette sera bannie de Pékin. Du moins dans les gares, bibliothèques, musées, restos, hotels, et, vous serez heureux de l'apprendre, dans les hôpitaux et les écoles! Oui car jusqu'ici, il était possible de sortir une clope quasiment n'importe où en Chine.

Véritable paradis du tabac : avec 350 millions d'adeptes, les Chinois représentent le tiers des fumeurs mondiaux. Le week-end, les hommes louent des chambres d'hotel pour disputer des parties de mah-jong cliquetantes, en fumant cigarette sur cigarette... à tel point que ça enfume les chambres voisines. Parfois, entre deux haut-le-coeur, c'est à vous de demander au chauffeur de taxi (poliment ou non) s'il veut bien éteindre sa clope car vous avez un bébé sur les genoux. En Chine, c'est bien simple, offrir une cigarette à ses invités ou ses hôtes fait encore partie du cérémonial de bienvenue, gage de bienséance. Comble du comble, le champion mondial de 110m haies Liu Xin fait même de la pub pour une marque chinoise de cigarettes.

Forcement, cette image tronquée a des conséquences désastreuses : un million de Chinois meurent chaque année de maladies liées au tabac. Ca ne coûte pas cher à la secu - puisqu'il n'y en a pas, mais ça fait un peu tâche au tableau de Pékin. D'ailleurs, l'OMS (organisation mondiale de la santé) s'est pressée de féliciter le gouvernement de Wen Jiabao à l'annonce de la nouvelle loi. 

Reste à voir si la mesure sera réellement appliquée. La capitale chinoise avait deja tenté de reserrer le contrôle des fumeurs en 1996, ça avait été sans effet. En présentant les JO comme raison principale de la décision, Pekin met la pression sur les Chinois qui sont assez fiers, et en même temps assez ouverts, pour montrer la meilleure image d'eux-même cet été. Mais tout de même : à Pékin, cela concerne 35 millions de fumeurs. Comment les contrôler et comment désarçonner une mauvaise habitude bien enracinée ? Les rédacteurs de la loi ont été malins : l'amende est relativement faible à l'encontre du contrevenant (50 yuans, 5 euros). En revanche, elle frappe beaucoup plus fort le lieu public concerné puisque le propriétaire de l'endroit devra verser entre 1000 et 5000 yuans (100 à 500 euros). Bref, Pékin est fidèle à sa méthode classique d'encouragement à l'autocensure pour s'assurer la paix des troupes. 

Mais il sera loin d'être facile pour les hôtels et les restaurants de convaincre leurs clients d'obéir. Les premiers devront désormais présenter 70% de chambres non-fumeurs - ce qui laisse de facto bien moins de place aux ripailleurs du week-end. Pour les seconds, il sera aisé de supprimer les cendriers et tancer les recalcitrants... mais moins de savoir ce qu'il se passe dans les nombreuses petites salles privées que comptent la plupart des restos. Sans compter que souvent en Chine, dîner enfumé rime avec dîner arrosé (d'alcool de riz et de bière à flots), ça risque de ne pas se passer sans heurts! Des fumeurs l'ont déjà compris : dans les restaurants sichuanais de la chaine Meizhou Dongpo, passés non-fumeurs avec fanfares et trompettes dès janvier, des clients se sont enfermés dans les salles, empêchant les serveurs d'entrer juste le temps d'une bouffée... En tous cas, je doute (encore très fortement) de voir des scènes aussi exagerées que celles des terrasses parisiennes à Pekin. Pour cet ete de toute façon, ça tombe bien, puisque les Pékinois aiment dîner dehors. Et peut-être qu'une nouvelle loi permettra même aux restaurants d'agrandir leurs terrasses...


01/04/2008

Pékin limoge à tour de bras ses coachs embauchés à la va-vite

Ils étaient souvent le dernier gage de médaille pour la Chine. Les entraîneurs étrangers ont eu la côte à Pékin : quelques 70 coachs se sont ainsi fait débaucher depuis 2005 pour travailler au sein des équipes olympiques chinoises. Mais les dernières semaines marquent un coup d’arrêt.  Pékin enchaîne les limogeages, et il n’en resterait plus que quarante d’entre eux dans la capitale chinoise.

Les Français n’ont pas échappé au phénomène : sur les quatre entraîneurs qui avaient relevé le défi, il n’en reste plus que deux en poste, Christian Bauer (escrime) et Daniel Morelon (cyclisme sur piste)… sachant que celui-ci travaille en France, à Hyères. Le cas d’Elisabeth Loisel (football féminin) est celui qui a fait le plus parler de lui, il y a dix jours… et pour cause : la Française n’était en poste que depuis quatre mois, elle était venue remplacer la Suédoise Marika Domanski-Lyfors qui quittait la Chine sur fond de tensions avec la fédération de football. Un peu avant elle, en février, c’est Gaétan Le Brigant, conseiller auprès de la fédération de basket depuis 2003, qui a dû quitter ses fonctions. Le coach de basket revient pour 20 Minutes sur les liaisons dangereuses entre Pékin et ses entraîneurs « laowai ».

 
Les équipes chinoises ont-elles vraiment de besoin d’entraîneurs étrangers ?

Le besoin s’est fait sentir car il y avait l’urgence des JO et que la Chine ne voulait pas se retrouver 8è, 9è ou 10è dans certaines disciplines. D’abord ils ont essayé de fonctionner avec des coachs chinois ;  dans toutes les disciplines, ça a été l’optique du départ, décidée après Athènes. Avoir des conseillers étrangers, à la rigueur, comme moi auprès de la fédération de basket, certes, mais en retrait : il fallait laisser la première place, celle que l’on voit sur le banc de touche, à un Chinois. Et puis ils se sont rendu compte en s’approchant de l’échéance de Pékin qu’il y avait eu soit des retards dans la préparation, soit des manques, des absences, et puis en voyageant, qu’il y avait d’autres choses ailleurs.

 

Les entraîneurs chinois sont-ils si mauvais que ça ?

Le gros souci, un peu comme ça se passait dans l’ex-Urss, c’est que les entraîneurs sont les anciens athlètes : lorsqu’ils arrêtent leur carrière, on leur confie les rênes d’équipes, soit d’une équipe nationale, soit d’une équipe du plus haut niveau professionnel. Ils prennent donc un wagon en route sans avoir aucune formation, aucun esprit d’analyse, aucun connaissance scientifique de l’entraînement, si ce n’est ce que eux ont vécu auparavant, et ce qu’ils ont vécu c’est ce qu’avait vécu le prédécesseur… c’est un cercle infernal. Dans les pays occidentaux, il y a des tas de coachs qui n’ont jamais été joueurs de haut niveau.

Perpétuer sans arrêt le même système d’entraînement ne leur permettait pas d’aller jusqu’au bout d’une compétition. Donc ils ont décidé d’ouvrir un peu cet éventail d’entraînement en allant chercher ailleurs.

 

Comment explique-t-on du coup autant de limogeages d’entraîneurs étrangers depuis quelques mois ?

Dans les sports où la Chine a estimé qu’elle ne pouvait plus être médaillable, ils se sont dits que pour des aspects d’image extérieure, il fallait tant qu’à faire que ce soit un coach chinois qui soit à la tête de l’équipe plutôt qu’un étranger. La deuxième raison, c’est un peu ce qu’il s’est passé au niveau du football avec Elisabeth [Loisel, ndlr] : les méthodes d’entraînement qu’on propose à un moment sont vraiment en décalage avec leurs habitudes. Ca peut ne pas être bien vécu tant par les sportifs que par les dirigeants. Quand vous avez des pressions contre vous, que les gens n’adhèrent pas à votre projet, que vous avez sans arrêt des oppositions systématiques… à un moment, on a tant du côté de l’entraîneur que des dirigeants l’envie de ce séparer.

 

Ca a été le cas pour vous ?

Non, pour moi ça n’a pas été d’un commun accord. Ca a été décidé par un nouvel officiel arrivé l’année dernière, qui a expliqué à ses supérieurs que le courant ne passait plus entre les filles et moi. Ca s’est avéré être un mensonge, donc il a été évincé de l’équipe. On m’a dit qu’on reconnaissait que c’était une mauvaise décision, mais qu’on ne pouvait pas revenir dessus.

 

Est-ce que la Chine s’est donnée les moyens d'attirer les cerveaux sportifs ?

Ce ne sont pas des salaires pharaoniques comme on peut le dire. Pour Elisabeth Loisel, on parle d’une indemnité de 80 000 euros pour les 6 ou 8 mois qui restaient à couvrir selon son contrat, ce n’est pas démesuré. Mais pour moi, c’est plus le challenge des Jeux qui compte : être entraîneur ici dans le pays organisateur des JO, c’est un atout qui ne se mesure pas en termes financiers. Je suis donc très déçu de ne pas pouvoir y participer.

 

Vous êtes arrivé en 2003, et pourtant, vous étiez jusqu’au mois dernier le plus ancien entraîneur étranger en poste à Pékin. En arrivant si tard, les coachs ont-ils le temps suffisant pour installer une stratégie pour les JO ?

La Chine a essayé de pallier au plus pressé mais des JO ne peuvent pas se préparer en un an, deux ans ou sur une olympiade, en particulier avec des athlètes habitués à des choses très éloignées des standards occidentaux. Sur le plan des habitudes, on arrive à changer relativement facilement les mentalités des joueurs à l’entraînement. Ca ne se fait pas du jour au lendemain, mais on arrive à les rendre plus combatifs, plus concentrés, plus excités… même si ça vient souvent en décalage avec ce que les dirigeants souhaiteraient voir. Les officiels ont une image du sport très différente, et être pris à rebrousse poil devant leurs athlètes est très mal perçu dans ce pays où on déteste « perdre la face » : ils n’aiment pas qu’on leur montre que le chemin qu’ils ont pris n’était pas forcément le bon chemin. Mais certains dirigeants chinois, comme le n°3 du sport chinois, ont relayé le fait qu’un entraînement puisse être ludique et pas seulement ennuyeux, répétitif. Entendre ça chez nous, ça nous ferait sourire, mais en Chine, quand vous voyez des joueurs prendre plaisir à l’entraînement, c’est très mal vu. La mise au point du n°3 était importante, mais elle est difficilement relayée à la base des entraîneurs.

 

Au-delà des mentalités, quels sont les autres freins que rencontre le coach étranger ?

Il y a aussi la différence dans la préparation physique : on ne peut pas changer un organisme, le mode de fonctionnement des muscles sur un espace très bref. Or l’une des caractéristiques du sport chinois c’est le volume d’entraînement, des répétitions, qui font qu’il n’y a plus rien d’explosif. Et puis il y a des freins culturels : la Chine est longtemps restée trop recroquevillée sur elle-même : on a sans arrêt ces références à leur histoire, « le corps chinois n’est pas le même que celui des occidentaux », « notre culture nous interdit les bains glacés [qui permettent d’activer la circulation et de récupérer plus vite, ndlr], c’est interdit par le taoïsme ou Confucius », « on n’a pas eu la même nourriture »... Au niveau des Russes, de l’Allemagne de l’est, il n’y avait jamais ces freins là ; il y en avait d’autres, mais pas si lourds. Et c’est grave, car c’est derrière ça que se réfugient des dirigeants et certains sportifs. Et ça les empêche de progresser. Nous on a eu des joueuses blessées, et il leur a fallu trois fois plus de temps pour récupérer qu’il le faudrait à un athlète occidental.

 

Cela a-t-il des conséquences directes sur les équipes olympiques ?

Absolument. En ce qui concerne le basket par exemple, certaines meilleures joueuses d’Asie ne sont pas dans l’équipe. Et celle qui y sont, ne sont pas à 100% de leur potentiel physique, mais elles ont un tel atout sur le plan de l’adresse ou de la construction du jeu qu’elles seront dans le groupe. On ne voit pas ça dans les autres équipes internationales.

Recueilli par C. Dijkhuis

 
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